#19.1 Les bénéfices tactiques des latéraux en faux pied (1/3)

Écrit par J.Momont, le 20 juillet 2021 à 11:42. Mis à jour le 24 septembre 2021 à 12:05.

#19.1 Les bénéfices tactiques des latéraux en faux pied (1/3) Accès libre

Pendant l'Euro, les exploits de Joakim Maehle et Leonardo Spinazzola ont mis en lumière les avantages stratégiques potentiels des latéraux (ou pistons) en faux pied. Un rôle contre-nature susceptible de renverser les rapports de force. Premier épisode sur la phase défensive.

Jusqu'au milieu de l'adolescence, Joakim Maehle et Leonardo Spinazzola étaient attaquants. Pour prolonger leur rêve, ils ont chacun dû reculer, d'un cran d'abord, puis d'un deuxième. Cet été, ce passé a été le terreau de leur éclosion comme arme offensive majeure de leur sélection respective, stimulée aussi par deux contextes tactiques propices : le 3-4-3 danois et ses pistons portés vers l'avant ; la flexibilité du 4-3-3 italien vers un 3-2-4-1 transformant le latéral gauche en ailier.

Si Spinazzola a joué presque exclusivement couloir gauche ces dernières saisons à l'Atalanta, la Juve et la Roma, suffisamment en tout cas pour se construire des repères stables et justifier sa titularisation avec la Squadra Azzura, la conversion (partielle) de Maehle comme faux pied ne date que de l'automne dernier, fruit d'un déséquilibre qualitatif dans l'effectif danois.

L'idée n'est néanmoins pas inédite. Déjà dans les années soixante, Giacinto Facchetti, tel un Robert Lewandowski que l'on placerait arrière gauche, était l'une des rares armes offensives de l'Inter d'Helenio Herrera, double championne d'Europe. Dans la décennie suivante, Ruud Krol remporta trois couronnes continentales avec l'Ajax. Vinrent ensuite, plus récemment et plus ou moins temporairement, Denis Irwin, Gianluca Zambrotta, Javier Zanetti, Carles Puyol, Cesar Azpilicueta, Yuto Nagatomo ou Franck Béria (dans le LOSC du doublé de 2010/11). Citons encore, ces dernières saisons, l'Anglais Ashley Young qui s'est régalé dans l'Inter d'Antonio Conte, le Mexicain Miguel Layun, le Mancunien Brandon Williams et le Stéphanois Yvann Maçon).

La tendance, fortuite ou préméditée, s'est accentuée dans cet Euro 2020 : en plus de Spinazzola et Maehle, le Tchèque Jan Boril, le Slovaque Tomáš Hubočan et l'Anglais Kieran Trippier (contre la Croatie) ont joué à l'opposé de leur côté naturel. Tous des droitiers placés à gauche, même si Gaël Clichy et Ferland Mendy, grâce à une ambidextrie circonstancielle, ont prouvé que l'inverse était possible. Certains ont un pied faible qui ne l'est pas tant que ça et peuvent interpréter le rôle à l'identique dans les deux couloirs ; d'autres n'ont pas ce luxe et cherchent alors à exploiter les bénéfices stratégiques liés à leur condition de faux pied.

L'idée de Benítez pour neutraliser Messi

L'apparition des ailiers en faux pied – initialement plutôt des attaquants exilés ou des meneurs de jeu excentrés, avant l'avènement de véritables spécialistes – a bouleversé la donne pour les défenseurs latéraux. « Quand l'adversaire direct ne fait que rentrer vers l'intérieur, on se retrouve toujours à défendre sur son mauvais pied et c'est très difficile », analyse l'ancien Lillois Grégory Tafforeau dans Comment regarder un match de foot ?. Une problématique que posait Lionel Messi lorsqu'il évoluait dans le couloir droit du Barça.

Pour la résoudre, Rafa Benítez a imaginé une solution en miroir. Le 6 mars 2007, Liverpool reçoit le FC Barcelone en huitième de finale retour de Ligue des champions, avec la ferme volonté de défendre sa victoire 2-1 acquise en Catalogne à l'aller. Les jours précédents, le technicien espagnol des Reds a élaboré un plan anti-Messi avec un protagoniste inattendu : Álvaro Arbeloa, un arrière droit arrivé un mois plus tôt à peine. « Le principe est relativement simple, raconte Benítez dans le livre Champions League Dreams. Messi, jouant sur l'aile droite, gaucher, privilégiait la diagonale vers l'intérieur du jeu. Arbeloa, droitier, au poste de latéral gauche, serait capable de stopper ses dangereux slaloms. Nous avions préparé des DVD pour Arbeloa, pour qu'il connaisse les mouvements de Messi. À l'entraînement, il jouait à gauche, face à un joueur gaucher, reproduisant le travail qu'il allait faire contre Barcelone. »

Un pari payant, malgré une défaite 1-0, grâce à la discipline d'un Arbeloa uniquement dédié à la neutralisation de son adversaire direct. Ultra-proche à chaque réception de Messi pour l'empêcher de jouer – mais sans s'épargner un petit pont ravageur à la 19e minute –, aidé par les prises à deux de John Arne Riise, l'Espagnol éloigne « La Pulga » du jeu et lui ferme l'accès à l'intérieur, lui coupant le chemin du but, et le forçant à partir sur son mauvais pied.

L'approche peut paraître contradictoire, puisqu'elle conduit Arbeloa à défendre sur son pied gauche. Elle prend tout son sens, en revanche, quand l'Argentin tente d'accéder à l'axe.

À l'heure de jeu, avec l'entrée de Ludovic Giuly à la place de Samuel Eto'o, Frank Rijkaard reconnaîtra la victoire tactique de Benítez en déplaçant Messi dans un couloir gauche où il ne sera pas plus à son aise.

Changement de repères

La saison dernière, Yvann Maçon a été l'une des révélations de l'AS Saint-Étienne, en dépit d'une blessure au genou qui a interrompu sa découverte de la Ligue 1 à la mi-octobre. Celui qui était latéral droit à Dunkerque a su exprimer ses qualités à gauche chez les Verts, au prix de quelques imperfections.

Ici, sur un passe et va initié par Florian Thauvin, Maçon pivote sur son épaule droite plutôt que vers la gauche, ce qui lui fait perdre du temps et offre un avantage dynamique au marseillais.

La préférence naturelle pour intervenir avec son pied fort, le droit, le contraint aussi à des contorsions peu académiques face aux débordements extérieurs. Mais grâce à sa vitesse, le Guadeloupéen intervient en passant la jambe devant son adversaire pour tacler du talon.

Autre exemple avec le Mexicain Miguel Layun, face au Brésil lors de la Coupe du monde 2014 : il ajuste ici le timing de sa course défensive pour intervenir pied droit par un geste inconfortable.

 Mais cela peut rester préférable à tenter d'intervenir maladroitement avec son mauvais pied : ici, Kieran Trippier tente de s'opposer du gauche mais manque le ballon et se fait éliminer.

La fragilité potentielle sur l'extérieur est toutefois contrebalancée par l'avantage conséquent lors des fermetures intérieures, réalisées sur le bon pied, que ce soit sur les percussions axiales adverses ou sur les centres et passes délivrés depuis le côté opposé.

« Défendre en faux pied, très peu de latéraux peuvent le faire, admire Grégory Tafforeau. J'en aurais été incapable parce que les repères ne sont pas les mêmes. » Qui a un jour dû conduire à gauche comprendra. Mais l'Euro a montré que l'option pouvait être viable, au moins à court terme.

Deuxième partie : #19.2 Les latéraux en faux pied (2/3) : casser les automatismes défensifs adverses
Troisième partie : #19.3 Les latéraux en faux pied (3/3) :  Variété et centres plongeants

Sur desktop et mobile : 3,99 € par mois sans engagement

S'abonner